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Entre proximité régionale et ambition planétaire : les multiples visages de la puissance chinoise

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Cette carte illustre la stratégie globale de projection de puissance de la République populaire de Chine, articulée autour de trois axes principaux : la projection économique, la projection stratégique et la projection militaire. Cette approche multiforme s’inscrit dans une démarche de consolidation de l’influence chinoise, tant régionale qu’internationale et reflète la complexité des ambitions de Pékin.

I/ Cadre théorique : la notion de puissance

L’analyse de la puissance chinoise se révèle plus pertinente lorsqu’elle mobilise deux perspectives complémentaires, articulées autour de la capacité matérielle et de l’attractivité symbolique de l’État.

L’approche réaliste : entre puissance matérielles et influence stratégique

D’après les classiques du réalisme, la puissance se définit principalement par la capacité matérielle et militaire utilisée pour maximiser la sécurité et l’influence étatique dans un système international dit “anarchique”.

Dans ce cadre, la Chine tire parti de son territoire vaste, de sa population massive et de sa capacité industrielle et technologique pour accroître son poids sur l'échiquier régional et international. La sécurisation de corridors stratégiques, l’établissement de bases militaires et l’aménagement de zones économiques et portuaires spéciales témoignent d’une logique classique de contrôle des ressources et des routes commerciales. Ces dynamiques sont représentées sur la carte par la base militaire chinoise située à Doraleh, sur le territoire de Djibouti, ainsi que par les frontières disputées, qu’elles soient maritimes en Mer de Chine méridionale ou terrestre avec l’Inde. De plus, on y retrouve les corridors logistiques terrestres et maritimes, qui sont dynamisés par divers projets des Nouvelles Routes de la Soie. Ces éléments incarnent alors une stratégie de projection réaliste de puissance dans un environnement régional concurrentiel.

Cette lecture s’inscrit dans la conception du périmètre de sécurité et de l’équilibre des puissances, typique des approches réalistes, où la Chine tente d’optimiser ses marges de manœuvre vis-à-vis des Etats voisins et des grandes puissances mondiales.

Approche constructiviste : entre puissance symbolique et soft power

La théorie constructiviste et la notion de soft power permettent de compléter cette vision réaliste. Ici, la puissance ne se réduit pas à la seule force matérielle, mais inclut également la capacité d’attraction, de légitimation et de normativité.

Les Instituts Confucius, la diplomatie scientifique et spatiale, ainsi que le développement d’infrastructures logistiques et urbaines intégrées contribuent à façonner l’image de la Chine comme un acteur fiable et attractif. Pékin parvient à façonner des perceptions positives et à inscrire son influence dans le cadre de relations de coopération multilatérale, grâce à la diffusion de normes, de savoirs et de pratiques culturelles, notamment à travers la langue, l'éducation ou le modèle industriel.

Cette perspective constructiviste illustre comment la Chine établit des réseaux de légitimité et d'influence qui consolident sa position dans les organisations économiques et scientifiques mondiales, tout en amplifiant le poids symbolique de sa puissance au-delà du simple rapport de force.

Synthèse : une puissance hybride et multidimensionnelle

En combinant ces deux perspectives, la Chine apparaît comme une puissance hybride, qui manœuvre tant par la coercition matérielle que par l’attraction symbolique, en intégrant ses intérêts économiques, militaires et culturels dans une logique de projection globale.

II/ Projection géo-infrastructurelle

La Chine étend son influence en interconnectant infrastructures et corridors économiques. Ainsi, l'ascension de la puissance économique de la Chine repose en grande partie sur le maillage de ports stratégiques à travers le monde, parmi lesquels ceux illustrés sur la carte qui sont financés à hauteur de 50% par des sociétés ou des fonds chinois. Ces infrastructures ne visent pas uniquement des objectifs commerciaux, elles servent aussi d’instruments géopolitiques pour sécuriser des routes maritimes essentielles et accroître l’influence chinoise dans des zones stratégiques.

Exemples concrets :

  • Le port du Pirée, en Grèce : Depuis 2016, ce port est administré par COSCO, qui possède une part majoritaire. Ce port, positionné à l'intersection de la Méditerranée et de l'Europe continentale, représente un point d'accès clé pour les produits chinois en Europe. Grâce à une modernisation financée par Pékin, Pirée est devenu un pôle logistique de pointe, apte à assurer une liaison rapide entre les routes maritimes méditerranéennes et les axes terrestres menant vers l'Europe centrale et orientale. Cette action exemplifie la stratégie chinoise dite des « routes maritimes de la soie », combinant investissement commercial et influence stratégique, et offrant à la Chine une position centrale dans la circulation des marchandise en Méditerranée
  • Port de Hambantota, au Sri Lanka: Ce port qui se trouve au sud du Sri Lanka, témoigne de l'aptitude de Pékin à convertir des investissements en outils de contrôle stratégique. Face à d'importants problèmes financiers locaux, le Sri Lanka a octroyé une concession de 99 ans à China Merchants en 2017. Ce port offre alors à la Chine une position stratégique sur la voie maritime qui relie l'océan Indien à l'océan Pacifique, assurant l'accès aux axes de commerce énergétique et marchand, tout en amplifiant son influence dans une zone historiquement dominée par l'Inde et les États-Unis. Ainsi, Hambantota illustre parfaitement la combinaison entre investissement économique et projection de puissance régionale.

Ensuite, les zones économiques spéciales (ZES) à l’étranger jouent un rôle crucial dans la projection économique et géopolitique de la Chine. Souvent créées à travers des collaborations bilatérales ou la Belt and Road Initiative (BRI), ces zones offrent à Pékin l’opportunité de garantir les échanges commerciaux, d’encourager l’installation de ses entreprises et d’accroître son influence sur des régions stratégiques. Ces dernières ont alors pour but de constituer de véritables clusters industriels et logistiques, de faciliter les transactions commerciales et de jouer le rôle de relais pour la technologie et les normes chinoises au niveau mondial.

Exemples concrets :

  • ZES de Gwadar, située au Pakistan : Cette zone économique spéciale, localisée dans le Baloutchistan pakistanais, fait partie intégrante du corridor Chine-Pakistan. Elle a pour objectif de développer des infrastructures portuaires et industrielles destinées à l’exportation, tout en assurant un accès direct de la Chine à l’océan Indien. Gwadar illustre parfaitement l'alliance entre une infrastructure portuaire essentielle et une zone économique intégrée, fournissant à Pékin l’opportunité de sécuriser ses flux énergétiques et commerciaux critiques tout en consolidant son influence sur le Pakistan et la région sud-asiatique.
  • ZES de Mohan-Boten, située au Laos : Cette ZES frontalière a été conçue pour améliorer la connectivité terrestre et logistique entre le Yunnan et le Laos, tout en instaurant un hub industriel et commercial pour les sociétés chinoises. Grâce à cette ZES, Pékin peut superviser le transit de marchandises vers l’Asie du Sud-Est et encourager l’exportation de technologies et standards chinois, renforçant ainsi sa projection économique dans une région historiquement influencée par d’autres puissances régionales.

Ces cas démontrent que les ZES à l’étranger ne se limitent pas à être des zones industrielles, fonctionnant également comme des leviers de régulation des flux stratégiques, de diffusion des normes chinoises et de consolidation du poids économique et politique de Pékin. En combinant infrastructures, ports et zones économiques, la Chine s’assure donc un réseau intégré qui lui permet d’agir sur plusieurs continents tout en renforçant sa présence dans des régions-clés telles que l’Afrique, le Sud-Est asiatique ou l’océan Indien.

III/ Projection militaire et stratégique

L’aspect militaire de la puissance chinoise constitue un élément essentiel de sa stratégie de projection à l’échelle régionale et globale. Elle s’articule autour de la sécurisation de ses voies commerciales, de la sauvegarde de ses intérêts territoriaux et de la création de marges de manœuvre géopolitiques. Ce raisonnement est parfaitement cohérent avec une lecture réaliste des relations internationales, où la force matérielle et la capacité de coercition constituent des instruments clés pour influer sur le comportement des autres États.

Par conséquent, le déploiement militaire chinois dans le Golfe d’Aden, à travers la base de Djibouti, témoigne de l’engagement de Pékin à protéger ses intérêts marins et ses voies de communication stratégiques entre l’Asie et l’Europe. Inaugurée en 2017, cette base est la première véritable installation militaire de la Chine à l’étranger, lui permettant capacité de projection de forces, un appuie logistique pour les opérations anti-piraterie et donc une sauvegarde des flux commerciaux essentiels pour l’économie chinoise. De plus, certaines ZES et ports, financés ou administrés par la Chine, intègrent des installations militaires discrètes qui peuvent être utilisées pour des opérations navales ou pour le déploiement occasionnel de force chinoise. Ces installations sont pensées pour accorder à la Chine une capacité de prépositionnement, renforçant sa dissuasion régionale sans recourir à une occupation militaire permanente.

Ensuite, la mer de Chine méridionale représente un cas clé de projection stratégique, avec Pékin qui prétend à plusieurs îles et récifs, tout en édifiant des infrastructures militaires sur des zones artificielles, tels que des pistes d’atterrissage ou des radars. Cette militarisation vise à maîtriser les routes maritimes essentielles, mais aussi à dissuader toute intervention étrangère et à garantir la sécurité des approvisionnements énergétiques et commerciaux.

En ce qui concerne l’Himalaya et le Ladakh, la frontière sino-indienne met en évidence l’aspect terrestre de la stratégie chinoise. Cela se manifeste par la concentration de forces et le développement de routes et de bases avancées, qui permettent à la Chine d’assurer un rapport de force favorable dans des régions historiquement tendues, et ainsi de projeter sa puissance dans les territoires contestés sans déclencher de conflit ouvert.

L’ensemble de ces dispositifs traduit alors une logique réaliste classique, utilisant la force militaire pour : dissuader les adversaires; protéger les intérêts nationaux; et renforcer la position stratégique chinoise dans un environnement régional imprévisible. Pékin allie ainsi des capacités conventionnelles, une modernisation de ses flottes navale et aérienne, ainsi que l’intégration d’infrastructures civiles et militaires à l’étranger pour créer un réseau de projection de puissance à la fois flexible et multi-dimensionnel.

IV/ Soft power et diplomatie culturelle

La dimension culturelle de la puissance chinoise se manifeste clairement par le biais des Instituts Confucius, qui sont implantés sur les cinq continents. Créés sous l’égide de l’Office for Global Chinese Language Promotion, également connu sous le nom de Hanban, ces établissements visent principalement à promouvoir la langue et la culture chinoises. Toutefois, ils jouent également un rôle stratégique dans le renforcement de l’influence diplomatique et économique de la Chine à l’international.

Actuellement, on recense plus de 550 Instituts Confucius répartis dans plus de 160 pays, couvrant les continents Américain, Européen, Africain, Asiatique et Océanien. Habituellement, chaque institut s’insère au sein d’universités locales et dispose d’une autonomie relative pour adapter les programmes aux besoins régionaux tout en respectant les standards éducatifs chinois.

Les Instituts Confucius proposent alors des cours de mandarin, des diplômes universitaires en langue et culture chinoises, ainsi que des programmes de formation continue pour enseignants et fonctionnaires. De nombreux instituts mettent également en place des programmes d’échanges universitaires et culturels, ainsi que des expositions, des festivals, des concours de calligraphie, voire des conférences scientifiques. Par exemple :

  • L’Institut Confucius de l’Université de Liverpool, qui appuie des projets de traduction et de coopération scientifique, notamment en partenariat avec la ville de Shanghai.
  • L’Institut Confucius de l’Université de Nairobi qui organise des programmes de formation destinés aux enseignants locaux et des échanges culturels avec la Chine continentale.
  • Les instituts implantés dans des hubs stratégiques, tels que le Pirée ou Hambantota, qui sont associés à des projets économiques et logistiques locaux, illustrent le lien entre le soft power et l’influence économique.

Ces instituts offrent ainsi à la Chine l'opportunité d’exercer un soft power global, renforçant de fait l’attractivité culturelle de la Chine et facilitant les partenariats commerciaux et scientifiques. Ils forment un maillage de relais diplomatiques, fréquemment mobilisés pour accompagner les initiatives de la Belt and Road Initiative (BRI), promouvoir les projets industriels et logistiques chinois, et consolider la présence du pays dans les débats internationaux.

Les Instituts Confucius, au-delà de leur rôle éducatif, participent à l’élaboration d’un agenda culturel et scientifique global, où la Chine se positionne comme un acteur incontournable. Ils renforcent donc les liens inter-étatiques et encouragent les investissements chinois dans les infrastructures et les technologies, offrant de fait à Pékin des outils d’influence non-coercitive, complémentaires aux dimensions militaires et économiques de sa puissance.

V/ Enjeux

La combinaison de la force matérielle, de la capacité d’attraction et de la maîtrise des infrastructures globales confère à la Chine un positionnement unique entre régionalisme pragmatique et ambitions planétaires. Et l'interprétation des zones d’influence identifiées doit se faire à la lumière des débats contemporains sur l’hégémonie économique et militaire, ainsi que les réactions des États alliés, partenaires ou concurrents.

Sources :

Ouvrages:

  • NYE Joseph et Robert KEOHANE, Power and Interdependance, 4e ed., Boston, Longman Classics, coll. « Political Science », 2011.
  • WALTZ Kenneth, Theory of International Politics, Addison-Wesley Publising Compagny, 1979. Numérique.
  • ZAJEC Olivier, Introduction à l’analyse géopolitique: Histoire, outils, méthodes, Editions du Rocher, Monaco, 2022.

Revue:

  • BRAUTIGAM Deborah et XIAOYANG Tang, “Shenzhen africain : les zones économiques spéciales de la Chine en Afrique”, Outre-terre, Vol 4, n°30, 2018, p.133-149

Rapport:

  • POMMIER Paulette, “Des « Zones Economiques Spéciales Sécurisées » Le rôle des ZES africaines dans l’accélération du co-développement avec l’Europe”, IPEMED, la Verticale Ame Fondation et AEZO, septembre 2021.

Sites:

  • Asia Centre (en ligne : https://asiacentre.eu)
  • OEC - China profil (en ligne: https://oec.world)
  • BOYD Henry, GREEN Erik, NOUWENS Meia, “Space: China’s TT&C capabilities and space diplomacy”, sur IISS, dans Charting China, 17 juillet 2025 (en ligne : https://www.iiss.org)
  • ZONGYUAN Zoe Lui, “Tracking China’s Control of Overseas Ports”, sur CFR, dans Asia Program et Greenberg Center for Geoeconomic Studies, 26 octobre 2024 (en ligne : https://www.cfr.org)
  • MOTTET Eric, “Le corridor de développement indochinois comme nouvel espace géopolitique des stratégies multiformes de l’Initiative Belt and Road”, sur CQEG, 2018 (en ligne: https://cqegheiulaval.com)
2025-10-08 18:16 Inès Deniau